70 avenue de la Bouzaréa, Bab el Oued.

ex av.Bouzaréah
Aujourd’hui, l’avenue de la Bouzaréa porte le nom du Colonel Lofti

Le hall d’entrée de mon immeuble est surélevé par rapport au niveau de la rue.
Il faut gravir deux marches de grés rouge au brillant patiné, pour y pénétrer. Une vieille plaque de fer inclinée, de la largeur d’une main, prend appui par une de ses extrémités sur le contrefort de la première marche et s’enfonce à l’opposé dans le bitume du trottoir. Je retiens ce détail, apparemment sans importance, parce qu’il constitue depuis la rue, un objet intrigant, une marque extérieure particulière de ma résidence, et qu’un observateur de la taille du jeune enfant que j’étais alors, ne pouvait pas ne pas remarquer.

70 av. de la Bouzareah ps ...
Aujourd’hui,  mon immeuble (merci  pour cette photo à M. Bouzid Benkherouf)

Durant l’après-midi, un triangle de soleil suit une  trajectoire sur le sol, en révelant les motifs du carrelage  aux couleurs usées,   arabesques entrelacées sans grâce à la triste couleur brune , qui se perdent progressivement dans l’obscurité au fur et à mesure que l’on s’approche de la volée d’escaliers située tout au fond de ce vestibule .

Dès l’entrée, sur le mur de gauche, deux rangées de boites aux lettres affichent par leur état disparate, le rang social des habitants de l’immeuble: celle du «Docteur» au deuxième étage, de la Sage-femme au 5ème, de M. Azan le locataire du 1er, le seul vrai gardien de l’immeuble….
Notre boite aux lettres se distingue par une plaque de cuivre apposée portant gravée en lettres noires la mention: «Mme Vve Raphaël ATTALI et ses FILS» évoquant presque à elle seule, en quelques mots et abrégés l’histoire d’une vie…

plaque Attali
…une plaque de cuivre…

Découpée dans le mur de droite, une porte fait communiquer le hall avec l’épicerie de Santis. Au fond du vestibule, un renfoncement sombre sur la gauche, permet d’accéder chez notre concierge, Mme Delmas, et d’emprunter également l’escalier. Cet espace est sombre car, à la différence des étages, il est dépourvu d’ouverture donnant sur la cour. Des relents de crésyl, mêlés à de fortes odeurs de pisse de chat marquent probablement les limites de ce  territoire obscur concédé par ces animaux à la Concierge et celui accordé par cette dernière, aux petits visiteurs félins efflanqués du quartier…

Chaque palier d’étage constitue à lui seul l’antichambre commune et mystérieuse de ces intimités préservées et pourtant partagées: il émane en effet quelque chose de la vie de ces quatre appartements, à travers leurs portes closes, qui fait que je saurais vous faire reconnaître chaque étage. Ainsi, tenez bien la rampe de métal froid, et gravissez prudemment, depuis le hall, encore tout aveuglé que vous êtes par le soleil de la rue, en pénétrant cette obscurité qui mène jusqu’au premier palier, calme, sombre, et souvent frais l’été. De ces  logements, il ne parvient que la voix rocailleuse et le pas traînant de M. Azan, seul témoignage vivant de ce palier, être dominant face à la discrétion permanente de ses autres voisins.

Vous continuerez votre ascension jusqu’au second étage et là vous percevrez quelques rires d’enfants: Gladys et son frère. Parfois une odeur d’ether ou de pommade s’échappe du cabinet médical du Docteur Pozzo di Borgo, homme à la voix grasse et chaleureuse. La plaque apposée sur sa porte vous communiquera une angoisse telle que celle qui peut vous étreindre lorsque vous avez à subir un rappel de vaccin ou quelques agrafes à vous faire retirer…Et puis juste à côté c’est notre logement…pouvez-vous peut-être capter les à-coups réguliers du pédalier de la machine à coudre de Papa suivis du cliquetis de l’aiguille? En tous cas vous n’oublierez pa ces odeurs présentes de tabac froid….

Sans nous rendre compte, nous gagnons progressivement davantage de lumière en atteignant le troisième étage car, celle-ci provient en effet de la fenêtre donnant sur la cour, mais aussi de toutes celles des étages supérieurs et surtout de la verrière dominant la cage d’escalier tout en haut, emprisonnée au dernier étage. Pour moi, ce palier est un lieu accueillant tant  il abrite des personnes qui me sont familières: le petit Belloc, garçon de mon âge, lequel possède une superbe voiture à pédales et des talents de futur mécanicien. Dans son petit appartement, identique à celui qu’occupent nos parents, il traîne toujours quelques relents de poisson cuisiné.
A droite, en sortant  de ce logement, la famille Fitoussi donne par sa présence à cet étage, une touche familiale. D’abord on y perçoit des parfums connus de la cuisine juive, surtout le vendredi: c’est l’odeur épicée des boulettes de viande mélangée à celle persistante des poivrons grillés de la  «  slata mechouïa » et le fumet caractéristique de la semoule de couscous cuite à la vapeur rehaussé par les effluves des légumes qui l’accompagnent, ornements culinaires algérois typiques de l’accueil du shabbat. On y entend souvent les voix féminines celles des filles Fitoussi jeunes filles enjouées, au nombre de trois, le seul véritable rafraîchissement de l’étage. Leur père est facteur à la retraite, comme l’était mon grand père maternel, il porte de superbes moustaches blanches ornant un nez piqué et légèrement couperosé. Il coiffe crânement sa silhouette de Papi d’une casquette professionnelle de facteur en témoignage d’un passé de fonctionnaire des Postes. Son épouse est diabétique…et maigrit lentement. Les deux autres appartements sont occupés pour l’un d’eux par un couple de « français. » que nous ne rencontrons que rarement: ils viennent de métropole….
L’autre occupante, Mme Attali vit seule, nous l’appelons Hninè, c’est une femme âgée petite et voûtée, aux cheveux blancs soigneusement tirés en chignon: elle est très douce, parle d’une toute petite voix. Quel sourire lorsqu’elle me demande: « toi, tu es le fils d’Odette, toi c’est Claude ou Guy?» C’est  une grand-mère qui vit seule. Les filles Fitoussi vont souvent lui rendre visite.

Et puis, il y a le quatrième… le seul étage dans notre immeuble qui transforme ce palier en une partie commune pour trois des quatre appartements qui s’y trouvent: une pièce supplémentaire , une sorte de vivarium d’étage. En effet, le quatrième locataire vit normalement… c’est à dire, la porte de son logement maintenue la plupart du temps, fermée. Quant aux autres…dont nous faisons partie, ils  respectent un code non écrit, édité par une succession d’évènements heureux ou malheureux, agrémenté par les nécessités du bon voisinage et des petits services rendus, réglementé par la susceptibilité ou par les humeurs des uns et des autres, bonnes ou mauvaises,  imposé par le souci de partager les angoisses de l’autre, sans le  froisser, un code fonctionnant selon certaines règles que nous avons créées. Il est vrai que cette convivialité a tissé au fil des ans, comme un réseau affectif qui s’est développé grâce à de solides liens resistant à l’épreuve du temps. Il faut préciser que ce sont les différentes conditions d’existence de ces trois familles qui ont probablement engendré ce type d’osmose sociale particulière. Mais voyez plutôt… Mr et Mme Abensour occupent un logement identique au nôtre. Monsieur ressemble à Louis  Jouvet en plus rempli. Il a un pied bot. Durant la saison chaude, il vit avec son « Marcel » un tricot de peau en coton blanc largement découpé sous les aisselles bien garnies de poils. Il se déplace, et vrille son pas dans le sol à l’aide d’une canne. C’est un artisan bijoutier à domicile. Madame a des petits yeux rieurs noirs, légèrement bridés, des pommettes bien rondes et un sourire bien accroché. Leur fils René, a peut-être 16 ou 17 ans. Ces trois personnes constituent une petite famille paisible, équilibrée,  jouant un rôle apaisant à notre étage. L’appartement mitoyen est occupé par Juliette, personnage principal, Lucien le frère, Claudine la demi-sœur. Bientôt un quatrième personnage Raoul, employé des Postes, viendra compléter cette famille lorsqu’il épousera Juliette. Ensuite c’est le logement dans lequel nous vivons notre grand-mère, ses trois garçons: Robert, Gilbert et Fernand, et puis nous deux: les «p’tchi», mon frère Claude et moi-même.

Le cinquième étage est la plupart du temps très éclairé par la lumière diffuse qu’il reçoit à travers les vitres opaques de la verrière. Nous avons élargi notre territoire d’une dizaine de marches prises sur l’escalier menant à cet étage. C’est un palier calme…pas de particularité. Je retiens encore aujourd’hui parmi deux des familles qui y logeaient M. et Mme Bessis, dont Victor est le seul enfant de ce couple et notre sage-femme que nous n’apercevons que très rarement.  Nous jouons rarement avec Victor, il fréquente peu l’escalier: sa porte reste fermée…Nous avons la consigne de rester cantonnés à notre palier.

Très exceptionnellement, nous dépassons notre espace pour monter accompagnés et dépasser le  cinquième étage , l’escalier aboutit alors à un petit palier, sous la verrière, donnant accès à la terrasse par  une porte métallique  étroite. Il y fait chaud, et on y transpire vite si on ne franchit pas  celle-ci,  habituellement fermée à clefs.

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Les terrasses de Bab el Oued et les collines de la Bouzareah

Et c’est alors la liberté, la vague d’air tiède parfumé qui vous caresse.
C’est l’enchantement et le vertige d’être soudain projeté dans cet espace dont nous mesurons pleinement les  trois dimensions.
C’est l’aveuglement et l’ivresse de ces couleurs flamboyantes saturées de soleil.
C’est le bleu intense du ciel soulignant à l’ouest le contour des collines vertes et lointaines de la Bouzareah, et  se fondant à l’est, dans le bleu profond de la mer qui remplit comme dans un tableau,  depuis l’horizon lointain jusqu’ aux terrasses voisines, le moindre espace  entre les blocs ocres et blancs des maisons décorées de rideaux aux rayures chatoyantes et multicolores
C’est alors que nous nous sentons  riches de   ce décor grandiose qui nous rend à la fois possédant et possédé.

Quelle vertigineuse ascension dans cette cage d’escalier ! Quelle enivrante remontée de ce puits d’ombre vers la lumière ! Mais quelle récompense une fois  le sommet atteint !
Combien de fois les ai-je gravis ces étages…  mon « Himalaya », au  70 avenue de la Bouzareah!…

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