« Au deuxième étage… »

En montant l’escalier, notre logement se situe tout de suite à droite sur le palier sombre, au 2ème étage, jouxtant le  cabinet du Dr. Pozzo di Borgo.

L’appartement dans lequel nous vivons est un petit logement composé de  deux pièces en enfilade, de l’une  d’elles bifurque  un couloir étroit aboutissant à la cuisine et à la porte d’entrée du logement. Dans un angle de ce corridor mon père avait installé   tout juste, une machine à coudre. J’étais un spectateur curieux, intrigué de voir que lorsqu’il appuyait par à-coups sur le pédalier, l’aiguille remontait avant de pénétrer  dans l’étoffe, encore, et encore…

Toutes les fenêtres donnent sur la cour. Celle-ci est occupée sur toute sa surface, par une grande verrière grillagée constituant le toit de la manufacture de chaussures, qui paraît enfoncée, entre les quatre façades des immeubles qui entourent cet espace clos.
Durant la période des grosses chaleurs, ce toit se hérisse de vasistas ouverts qui laissent échapper les vrombissements des moteurs des machines, les claquements des courroies de cuir, les appels, les cris, les rires et les éclats de voix. De fortes odeurs de cuir se mêlent  le midi aux odeurs  de cuisine parfumée à l’ail et aux fumets de couscous du vendredi après-midi.

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La chambre à coucher et la salle à manger donnent, par des portes-fenêtres sur un balcon étroit qui permet cependant d’installer quelques chaises pour prendre le frais en fin d’après-midi, ou bien lorsque mon père tire l’aiguille, assis,  une pièce de tissu sur les genoux.
Ce logement occupe l’un des angles de la cour. Au même niveau que la dalle de notre balcon, sur l’autre façade perpendiculaire, un parapet étroit passe devant la fenêtre de la cuisine, puis en soubassement de la lucarne de la cage d’escalier. C’est en tordant un des barreaux de fer fermant cette ouverture, qu’une nuit, des voleurs s’y glisseront pour nous cambrioler durant notre sommeil.

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Les hirondelles ne peuvent pas pénétrer dans cette cour mais elles la survolent. Elles effectuent des passages rapides,  en striant le ciel crépusculaire parme, de leurs trajectoires linéaires, accélérant par instants subitement leur vol et se frôlant au-dessus de cette cour close en y déversant le fracas assourdissant et continu de leurs cris. On les entend à une heure proche de celle du cliquetis des couverts que l’on prépare pour le repas du soir. Il y fait chaud et la nuit, les fenêtres restent ouvertes.

Vers le  printemps, venant du sud,  soufflait parfois un vent tiède et sec, de plus en  plus chaud : le sirocco. Le ciel devenait alors chargé d’une brume jaunâtre, de plus en plus dense, qui n’était autre que le sable fin transporté par les vents qui franchissaient l’Atlas. Une fine pellicule de poussières et de sable recouvrait presque tout du balcon jusqu’au sol à  l’intérieur du logement.

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D’autres fois, un gros nuage arrivait  assombrissant une partie du  ciel bleu, la lumière du jour faiblissait soudain,  et il se vidait ici et là  en une pluie de sauterelles vertes dans des bruits secs, jusqu’à recouvrir la totalité des surfaces exposées, balcons, cours, terrasses…C’était alors à qui était le plus inventif pour se débarrasser de cette masse bruyante, envahissante, tantôt   par les cris, les coups de balais ou de savates. Ces insectes, paisibles une fois au sol, devenaient alors des proies presque faciles à écraser quand elles n’échappaient pas provisoirement  à leur triste sort par un saut puissant et imprévisible. J’entends encore le vacarme et les cris d’effroi  qui traversaient la cour, tant ces insectes prolifiques s’éparpillaient rapidement dans tous les recoins des appartements et des  meubles…Nous, les enfants, avions vite compris que pour les empêcher  de sauter, il fallait retirer les pattes de ces insectes bondissants, de vraies lames de scies par ailleurs…

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J’ai conservé peu de souvenirs de notre vie dans ce logement, puisque mon frère et moi n’y avons vécu que nos premières années jusqu’en 1944. Cet été-là fut marqué  par deux décès, celui de mon grand-père maternel et, un mois plus tard, celui de son jeune fils de 20 ans mort à la guerre, en septembre 1944. Nous avons  surtout vécu chez notre grand-mère, deux étages plus haut, jusqu’à notre départ pour la métropole en 1950. Une femme hors du commun, qui élevait déjà trois jeunes garçons adolescents, mais qui fut terriblement atteinte par ces disparitions.

Notre maman nous confia  à elle, en pensant que notre présence lui serait  une source d’occupations,  un remède à son chagrin… « Imite Quasimodo pour faire rire Mémé… » me disait-on. Je m’appliquais alors à faire mes grimaces, elle me souriait…Je continuais, jusqu’à la faire rire.

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