Bab el Oued, un dimanche avant la fin…

Le Confort Intégral…

“Le Confort Intégral”…Ce magasin d’électroménager, installé à l’angle de la rue du Cardinal Verdier et de l’avenue de la Bouzareah, au pied de la côte de la Basseta, fournissait à une clientèle essentiellement populaire, de par sa situation en plein cœur de Bab el Oued, au bas de la Cité des Vieux Moulins, « frigidaires », cuisinières, bouteilles de gaz, etc…
Mon oncle  en était un des  gérants, depuis qu’il avait épousé la fille du propriétaire de ce commerce connu et réputé. La présence de ce jeune homme sympathique, souriant et dynamique, attirait  une clientèle provenant des faubourgs de Bab el Oued mais aussi des  quartiers moins populaires de la ville.
Nombreux étaient les copains qui venaient lui rendre visite pour “tchatcher” un moment en ponctuant leurs rires d’un sonore ” tape cinq”…Et puis il y avait ceux moins volubiles, plus discrets, qui l’entrainaient à l’écart dans le magasin pour s’entretenir avec lui.
J’étais alors un jeune soldat  du contingent sur la Base aérienne de Maison Blanche, près d’Alger, j’avais pris l’habitude, lors de « quartiers libres » ou de rares permissions dominicales, de rejoindre mon oncle au magasin le dimanche matin, et de rester avec lui jusqu’à la fermeture vers 13 heures. Nous déjeunions ensemble et passions le reste de l’après-midi à la Madrague, une des plages très fréquentées par les algérois.

Le blocus de Bab el Oued…

Nous étions en mai 1962, et le blocus tragique de Bab el Oued, survenu deux mois plus tôt, avait laissé dans les esprits de ses habitants une marque indélébile, nul n’avait oublié comment il se termina par le massacre de la rue d’Isly avec ses dizaines de morts et ses centaines de blessés…

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Le ravitaillement aux assiégés de Bab el Oued

En effet, le général De Gaulle avait annoncé le 18 mars au pays, la signature des accords d’Evian et le cessez-le-feu en Algérie. Dès le lendemain, l’ancien général Raoul Salan, à la tête  de l’OAS (organisation armée secrète), ordonnait de :
«commencer immédiatement les opérations de harcèlement dans les villes, contre les forces ennemies ».
Ainsi, tôt  le matin du 23 mars, un commando OAS désarma, à l’entrée de Bab el Oued, une patrouille de soldats de la Coloniale, sans effusion de sang. Plus tard dans la matinée, le même scenario se reproduisit  rue Mizon, mais se termina tragiquement : une vingtaine d’appelés du contingent véhiculés à bord d’un camion militaire refusèrent de donner leurs armes, mais dans la fébrilité et la tension générales une fusillade éclata, le bilan fut lourd, on compta cinq soldats morts et onze  blessés…
Ainsi les attentats  triplèrent en un peu plus de deux mois : on en compta  plus de 1700 en ce mois de mai pour la seule ville d’Alger.

Le camp de Paul Cazelles…

« Qui n’a pas fait son séjour à Paul Cazelles… ? »
C’est la plaisanterie qu’on entendait ici et là, dans le faubourg, lancée par ceux qui avaient été emmenés manu militari et enfermés durant quelques jours dans différents centres d’internement, dont ce camp, situé à 200km au sud d’Alger. En effet, lors des perquisitions menées  dans le quartier de la Place des Trois Horloges, nombreux étaient  les hommes jeunes et plus âgés  qui furent appréhendés et embarqués par les CRS et les gardes mobiles.

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Le camp de Paul Cazelles

Il  régnait dans ce quartier,  à cette époque, un climat de suspicion à un moment où nombre de pieds-noirs s’étaient résolus à quitter leur ville, le plus discrètement possible, car l’OAS veillait…Il n’était pas rare de découvrir un camion anonyme, éventré par une charge explosive ayant déversé sur la chaussée son contenu représentant une vie de ce que le propriétaire voulait emporter, discrètement…

l’OAS veille…

J’ai été le témoin de ce grand  départ que l’on cachait,  de cette fuite vers la métropole. La nuit tombée, dans une pièce de l’appartement, les persiennes fermées, à l’abri des regards, on s’affairait pour remplir les cartons contenant les quelques objets dont on ne voulait pas se séparer, puis on les cerclait solidement d’un ruban d’acier… Les cercleuses manuelles étaient des objets rares que l’on se prêtait discrètement, sous le manteau, pour ne pas éveiller les soupçons sur les préparatifs d’un futur départ…

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Plastiquage d’un magasin…le quotidien

L’heure était à la prudence à la discrétion et à la méfiance depuis plusieurs mois. L’OAS interdisait à présent la pénétration de Bab el Oued à toute personne dès lors qu’elle avait le type maghrébin, c’est-à-dire à tout arabe quel qu’il fut. Je revois encore ce pauvre vieillard à chéchia, cible trop facile, abattu à la nuit tombante, avenue de la Marne, la tête éclatée se vidant de son sang dans le caniveau, et ces oranges s’échappant sur la chaussée du petit couffin dans lequel il les transportait, lentement, une à une…

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L’OAS veille…

J’avais rasé ma moustache depuis plusieurs mois sur les conseils de mon oncle. «On»… lui avait suggéré cette recommandation, afin qu’il n’y ait pas de méprise quant à mes origines lorsque je venais le voir, habillé en tenue civile, lors de mes permissions. En effet, face au magasin, de l’autre côté de l’avenue de la Bouzareah, était situé un des fiefs activistes où l’OAS régnait parmi les clients d’un café et ceux d’un marchand de journaux et de tabacs.
C’était dans cette boutique où, quand nous étions de jeunes enfants, nous venions nous fournir en « illustrés », les bandes dessinées de cette époque,  et ouvrages de la Bibliothèque Verte. Je m’enivrais de ce mélange d’odeurs de tabacs, de papier journal et d’encre d’imprimerie…Au début de mon séjour, lors d’une visite à mon oncle,  encore dans mes habitudes parisiennes, j’y étais entré pour acheter Le Canard Enchaîné. «On»…vint alors prévenir  mon oncle de me conseiller de renoncer définitivement à l’achat de cet hebdomadaire, ici…

dimanche 20 mai 1962…

La détonation nous surprit, remplissant l’espace, brève, assourdissante et mate. Juste derrière nous. La fumée et la poussière blanche qui se dispersaient nous permirent de localiser l’impact de cette grenade au plâtre sur le toit d’un véhicule de CRS, stationné devant l’entrée de la Cité des Vieux Moulins à vingt mètres plus haut du magasin, devant lequel nous bavardions mon oncle et moi. Il n’était pas difficile de comprendre que cette grenade venait d’être lancée probablement depuis une fenêtre de la cité …
Jusque ici,  la rue plutôt calme, montrait  une agitation de plus en plus évidente .
La situation changeait très vite…Des passants chargés  de leurs paniers, revenant du marché de Bab el Oued, au bout de la rue de l’Alma, pressaient le pas.  D’autres personnes se précipitaient dans les entrées d’immeubles. Des bruits de moteurs de véhicules se rapprochaient .
Deux patrouilles de soldats casqués (garde-mobiles, soldats du contingent ?) armés de MAT49 , chargeurs engagés donc prêts à ouvrir le feu, progressaient lentement en remontant l’avenue sur chacun des trottoirs, longeant les murs, prudemment, leurs regards tournés vers les balcons.
Des civils aux fenêtres des balcons criaient : «rentrez vite chez vous !».
Le café en face, très animé  à l’heure de l’anisette du dimanche midi,  commençait à se vider, la musique se tut.
On entendait le claquement des fenêtres et des persiennes que l’on refermait, le grincement des rideaux métalliques des magasins qui fermaient hâtivement. Puis, ce fut l’attente,  le silence qui suivit se faisait oppressant.

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Pendant ce temps, un véhicule militaire blindé équipé d’une mitrailleuse 12,7 , sorti d’on ne sait où, s’approcha lentement et prit position en s’immobilisant  au centre du carrefour, à cinq mètres devant nous…
Mon oncle qui avait pressenti le danger avant moi, revint avec la perche et abaissa le rideau métallique du magasin d’un seul coup. Il me cria «viens vite , courons, allons chez Mémé !»
L’urgence était de se mettre à l’abri, mais son domicile situé avenue de la Marne était situé trop loin , il nous aurait fallu marcher à découvert un kilomètre jusqu’au bout de l’avenue de la Bouzareah.
L’appartement de ma grand-mère, qui avait rejoint Paris à cette époque, était situé  deux cents mètres plus haut dans l’avenue, c’était donc un refuge tout indiqué.

Un silence profond…

Les images que j’ai gardées de cette heure qui suivit ensuite sont floues…
Je nous vois  mon oncle et moi, nous passons derrière l’auto-mitrailleuse, peut-être un half-track d’une compagnie de garde-mobiles ? Nous remontons en courant l’avenue sur le trottoir de gauche. Puis les détonations éclatent par rafales, elles proviennent de l’auto-mitrailleuse tirant dans l’axe de l’avenue,  sur les deux côtés comme si les  tirs étaient dirigés vers nous . Je me dis que je vais être touché, je zigzague, bien que le trottoir bordé d’arbres ne soit pas trop large. Je sais que les balles nous suivent… à entendre le claquement sec de leur impact sur le tronc des   arbres que nous dépassons, les rafales cessent, quelques tirs puis c’est le silence, un  silence profond, aussi  profond que les  détonations étaient puissantes.

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A gauche, l’avenue de la Bouzareah bordée d’arbres. L’auto-mitrailleuse était positionnée derrière la camionnette

Nous avions  atteint le 70 de l’avenue, le domicile de ma grand-mère. J’ai oublié l’effort physique, mais je me souviens de la peur panique que j’ai ressentie au long de cette course qui ne représentait que deux cents mètres.
Nous  nous arrêtâmes  au deuxième étage de l’immeuble devant la porte ouverte  du Docteur Pozzo Di Borgo. Nous avions habité avec mes parents le logement mitoyen au sien, quinze ans plus tôt. S’adressant à mon oncle, il lui dit « entre Gilbert ». Il nous avait vu courir.  Mon oncle me présenta à lui :
– Vous ne le reconnaissez pas Docteur, c’est Guy le fils d’Odette ?

Dr Pozzo di Borgo et son épouse (1963)
Dr Pozzo di Borgo et son épouse (1963)

Il me dévisagea , surpris, et me serra contre lui…Il m’avait soigné de la rougeole, de la scarlatine, des angines, du paludisme, il  m’avait vacciné, et même posé des agrafes… Je ne l’avais pas revu depuis des années ! C’était plus qu’un médecin de famille. Nous en parlions comme de notre sauveur, il connaissait maman depuis qu’elle était collégienne et nous avait toujours assistés dans les moments difficiles.
Deux étages plus haut nous entrâmes dans le logement de ma grand-mère pour nous rafraîchir. Et puis nous nous rapprochâmes prudemment de la fenêtre de la cuisine pour voir ce qui se passait dehors.
C’était encore le silence. Un long silence, pesant dont je ne peux évaluer la durée avant que ne se manifestent les premiers bruits familiers. En effet, des persiennes s’ouvraient, des voix se faisaient entendre, des appels retentissaient, on s’interpellait de balcon à balcon.
– Gilbert ! Gilbert ! Vous allez bien ?Vous n’avez rien ?
C’était notre voisine, Suzanne L., qui habitait au 4ème étage  en face de notre balcon  et  qui s’inquiétait pour nous…Elle nous avait vus pénétrer en courant dans notre immeuble…Elle nous criait que  nous avions eu de la chance…Oui.

La chance…

La chance… la chance, elle n’était pas la même pour tous…elle avait oublié Madame Tordjman, hélas…
En repartant, nous  avons vu l’attroupement autour de son corps lorsque nous sommes redescendus , en passant par le marché. On nous avait dit qu’elle avait été tuée devant son étalage… Atteinte d’une  balle (perdue ?) de mitrailleuse 12,7…Ce projectile provenait-il de l’auto-mitrailleuse qui avait tiré dans notre direction lors de notre fuite ?  Cela était possible, le tireur n’aurait eu qu’à effectuer un demi-tour : la rue de l’Alma, étant l’un des accès au populeux  marché de Bab el Oued,se situait presque dans le prolongement, à l’opposé  de l’avenue de la Bouzaréah.

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Le marché de Bab el Oued.

Quarante ans plus tard, le journal «Libération» consacrait une enquête  sur le   retour, effectué en  guise de pèlerinage, par un des  fils de cette dame, cette maman dont la mort eut des répercussions tragiques, par la suite, sur toute sa famille.

J’ai pu revoir récemment une photo de cette partie de l’avenue de la Bouzareah, les arbres qui la bordaient autrefois ont disparu et ont été remplacés depuis. Ils ne sont plus là ces arbres généreux qui nous ont protégés des balles, comme des sentinelles silencieuses, immobiles, ceux-là mêmes qui furent témoins de nos jeux d’enfants et de nos courses de carrioles.

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La flèche indique notre balcon au 70 de l’avenue de la Bouzareah. Les arbres ont été retirés sur le bas de l’avenue

Aujourd’hui, presque soixante ans ont passé depuis,  et je garde encore un souvenir ému de ce triste dimanche. Il nous arriva parfois, à mon oncle et moi, d’évoquer cette journée, sans nous en rappeler les détails, par pudeur,  comme pour laisser à chacun de nous le droit d’oublier sa peur. Si depuis mon enfance j’avais toujours éprouvé de l’admiration pour cet oncle, un peu fou , zazou, séducteur, drôle, idéaliste, extravagant, sportif,  toujours à mon écoute, les circonstances vécues ensemble, lors de cette journée,   et de celles qui suivirent plus tard  pour l’aider, craignant pour sa vie menacée, à quitter discrètement Alger pour le conduire à l’aéroport… nous lièrent définitivement par une affection mêlée d’une connivence certaine.

La plaque de laiton…

Dans les semaines qui suivirent, et ce jusqu’à la mi-juin où un calme  « relatif » sembla régner par la suite, le désespoir et la rage entrainèrent  l’OAS dans une folie meurtrière et de destruction aveugle. Bab el Oued se vidait, abandonné comme le reste d’Alger par ses pieds-noirs. Les chefs de l’OAS fuyaient, dont certains en Espagne.
Je retournai encore dans l’appartement de ma grand-mère, après l’Indépendance,  j’en possédais la clef et celles de trois autres logements abandonnés par des parents pour rejoindre la métropole. Je fus le dernier à fermer sa porte, en   emportant la plaque de laiton gravée à son nom, qui y était fixée au-dessus du judas.

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Notre groupe quitta courant  juillet la base aérienne 149 de Maison Blanche  pour rejoindre celle de Blida d’où je fus libéré fin octobre 1962.

Bleu, blanc, rouge…

Bleu, blanc, rouge…Alger, sous le ciel bleu , blanche de soleil et tâchée par le sang de ses enfants, comment ne pas céder à cette comparaison évidente, lorsque j’évoque l’aboutissement de cette période que nous avons été nombreux à vivre, et au cours de laquelle, des dizaines milliers de personnes ont laissé leur vie.
Vingt-cinq ans plus tôt, Albert Camus décrivait ainsi dans « L’Eté », les matins d’Oranie:
«La côte entière est prête au départ, un frémissement d’aventure la parcourt. Demain peut-être nous partirons ensemble»
aurait-il pu  imaginer une telle fin, un tel abandon ?

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