« B » comme Bain maure…

Maure…mort?

Comme à Alger, on prononçait le son « au » comme « o », le bain Maure ( môre…) a toujours signifié pour moi, alors enfant, un bain fatal, comme une immersion  sans retour , un dernier voyage…Allez vous  dire à cet âge-là, ce que je n’apprends qu’aujourd’hui, que ces mots sont  des paronymes, des mots qui ont la même prononciation, mais qui n’ont pas forcément le même sens.

Nous vivions mon frère et moi cette aventure,  entrainés, je n’ai pas dit tirés de force, par notre mère jusqu’au bain, en face d’où nous habitions,  un peu plus bas, juste avant le tournant de la Basséta.  L’entrée du local était peinte à la chaux, les parties basses des murs étaient ornées de carreaux de mosaïque blanche aux douces arabesques vertes et bleues…
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Alors âgé de 5 à 6 ans, peut-être plus, je n’ai retenu que de  vagues images et les échos de bruits divers qui me parvenaient  de cet univers clos. On pénétrait d’abord   dans une grande salle, éclairée par la lumière du jour provenant du haut, d’où l’on s’enfonçait progressivement  dans la pénombre de pièces de  plus en plus sombres et de plus en plus chaudes. Nous restions dans cette grande pièce, la plus bruyante, sur le sol de laquelle étaient éparpillés plusieurs groupes de femmes bavardes lissant leurs chevelures,  assises sur des nattes en rafia.

Ce qui me saisissait alors, c’était le vacarme incessant et résonnant des cris , des rires et des voix mêlés aux bruits  métalliques de récipients cognant le sol et aux éclaboussures d’eau déversée par le débit shuintant et bruyant des robinets.

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Ensuite, on était saisi par une chaleur moite épaisse  et  suffocante, différente  de celle de la rue, chargée d’humidité à laquelle se mêlaient  des relents de moisi. Bref, c’est le malaise qui pour moi  commençait.
Ce  n’était que le début du supplice.

Je le serrais pourtant  bien fort contre mes yeux ce gant mouillé , seul écran protecteur contre cette mousse abondante de savon dégoulinant de mes cheveux , et pourtant mes yeux me brûlaient, à en pleurer…Et mes cheveux qui devenaient  le défi personnel que ma mère devait relever…Face à la concurrence de ses voisines  elles aussi en action sur leurs bambins,  maman redoublait d’efforts sur mon pauvre crâne meurtri par les dents  ravageuses du peigne fin,  au cas où  un pou aurait eu la mauvaise idée d’y élire domicile…
Ensuite,  finir à moitié noyé et suffocant sous les cataractes  des  récipients en cuivre bosselé (appelés « tassa » ) débordant d’eau.
La torture s’achevait alors par le rinçage à l’eau vinaigrée:
 » Appuie  bien le gant sur tes yeux! »…
Après la pelade du peigne fin, il ne manquait plus qu’un lavage des yeux au vinaigre !
Ensuite, on attaquait le corps…avec une touffe d’alfa  «  lahssar » ?… C’était à cet usage, entre autres,  que les belles tresses d’alfa étaient consacrées. Son pouvoir décapant  était unanimement reconnu : de l’eau,  du savon et l’épluchage pouvait commencer…On nous tenait par un bras avant de frotter le dos, non pas de peur que l’on s’échappe…mais pour  frotter avec plus efficacité.
Pour nous les enfants, la séance du bain se terminait par, la récompense : un verre de limonade bien fraiche.  Puis la tâche  de remballer  tout le nécessaire du bain dans un couffin incombait à notre mère, tordre les  « fotas » trempées d’eau, récupérer les « tassa », les serviettes…

Bien des années plus tard… j’ai connu les bains-douches  municipaux de Paris, dont celui où je me rendais, le plus  proche de mon domicile.  Si les murs de ce local étaient recouverts de superbes faïences de Poulbot représentant les quatre saisons, à chaque fois j’ai toujours été ramené vers cette  bulle de vapeurs de mon enfance, cet univers clos  aux mosaïques ornées d’arabesques  si délicatement colorées,  où le temps s’écoulait paisiblement…

Après 20 minutes,  l’employé  toquait à la porte de la douche en nous avertissant : « c’est terminé, les vingt minutes sont passées ! »

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