« Un immeuble bourgeois »…

Décembre 1950.
Notre impatience de découvrir  cet « immeuble bourgeois » parisien,  dans lequel nous allions occuper un appartement était grande. Vint enfin le jour où nous eûmes les clès,  et ce fut par un soir froid de décembre que nous accompagnâmes nos parents pour le visiter, en rejoignant à pieds le  74 rue Lamarck, notre nouvelle adresse…

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Notre immeuble est celui qui se situe à gauche du passage pour piétons

L’air  vif et sec, était mêlé  aux émanations froides  provenant des fumées de cheminées. Cette occason était pour nous propice, afin  de découvrir ce qui allait être le nouveau quartier de notre enfance , et même bien au-delà, jusqu’à l’âge mûr!..
Après être passés devant la bouche de métro « Château Rouge », nous remontâmes la rue Custine. Je découvrais au fur et à mesure les nouveaux noms  des rues que nous traversions sur notre chemin: Hermel, Mont-Cenis, Francoeur, avant d’entamer ensuite  la rue Caulaincourt.
Un peu avant ce croisement, nous nous arrêtâmes un instant devant la  vitrine d’une luxueuse boutique de vêtements pour homme, bien éclairée,  à l’enseigne  de « DEROUET ». Y étaient présentés très artistiquement, des costumes pour hommes, des chemises  et cravates aux couleurs harmonieusement assorties,  des pull-over aux tons sobres, des écharpes …tous ces élements disposés au mileu de décorations rutilantes de Noël, dont la date approchait.

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Cette boutique était autrefois une boutique de vêtements pour hommes

En nous arrêtant devant cette boutique, je sais aujourd’hui que Papa avait voulu laisser entrevoir   à Maman, ce qui était l’un de ses plus beaux  espoirs: celui de posséder un jour  une boutique semblable. Dans l’euphorie de cette nouvelle vie parisienne, confiant  et  doué comme il l’était dans son métier de tailleur, doté d’une puissance de travail que je lui connaitrai jusqu’à ses derniers instants, il était de fait à l’âge de 31 ans, à la hauteur de ses ambitions. Il se laissa aller donc ce soir-là, tout en marchant, le col de son pardessus relevé et  les deux revers maintenus  entre deux doigts sous le menton, à nous brosser un avenir de rêve! Maman était aux anges! Et nous aussi! On verrait bien que nous n’avions pas quitté Alger pour rien!…
« Des monts et des merveilles »!..disait-elle, Maman. « Oui, tu m’avais promis des monts et des merveilles » lui reprochera-t–elle, lorsque les difficultés de la vie se présenteront plus tard… Hélas, la malchance leur joua bien trop de mauvais tours pour que nous puissions entendre souvent cette phrase en guise de reproche…
Mais ce soir-là nous étions dans l’impatience et dans l’euphorie totales, nous nous trouvions  déjà au croisement de la rue Lamarck qui descendait un peu plus loin, là-bas…
Tout au long de notre chemin, depuis Château-Rouge, j’avais été étonné par la beauté des immeubles que je découvrais. Nous avions effectivement changé de quartier. Ce n’était plus les immeubles modestes  et bas de la rue Myrha. Il n’y avait plus  autant de petits commerçants. Les rues ressemblaient davantage à des avenues par leurs largeurs et leurs plantations d’arbres. Quelques jours plus tard,  alors  que nous aurons fait notre rentrée au lycée Condorcet,   j’aurai par la suite tout  le temps  pour observer que ces  immeubles s’ouvraient par de lourdes portes doubles, tantôt  en verre granité ou martelé protégées sur toute leurs surfaces par d’élegantes  arabesques en fer forgé, tantôt en bois sculptés de motifs ornementaux variés.

Nous arrivions à un croisement: le carrefour était calme, peu de voitures circulaient à cette heure. A droite, des escaliers descendaient vers la rue des Saules, tandis que sur la gauche cette rue remontait par une autre série de marches vers la Butte Montmartre. Ici et là les reverbères diffusaient leurs  halos retreints de lumière pâle . Quelques pas plus loin,  devant nous descendait  la rue Lamarck. Sur le trottoir de droite, au numéro 74 , nous découvrîmes   « notre » immeuble. Celui-ci  se trouvait  à l’angle que formait notre rue avec celle   de la Fontaine-du-But . En face du 74, de l’autre côté de la rue , la bouche  du métro Lamarck-Caulaincourt, s’ouvrant dans un éventail de lumière, exhalait une chaleur douce caractéristique du métro parisien.  De part et d’autre de la sortie de métro,  deux volées de marches   montaient vers la rue Caulaincourt.

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Une porte à deux battants fermait l’accès à notre immeuble. Je remarquai les deux  bâtons de laiton , en guise de poignées ,  enchassées sur des supports de marbre vert, eux-mêmes  montés à mi-hauteur. Seul le lourd vantail de droite s’ouvrit pour nous laisser pénetrer dans une premier entrée, faiblement éclairée par un luminaire suspendu au plafond.  Sous nos pieds, un épais paillasson recouvrait la presque totalité du sol. Trois marches nous menaient à une élégante porte en chêne vitrée, à petits carreaux biseautés, laquelle une fois franchie, donnait accès à un hall plus spacieux . A gauche,   la loge de la concierge était fermée par une double porte vitrée, puis un escalier tournant à gauche allait nous émerveiller.

photos de notre immeuble, merci à Cyril, Agnès et Annie…

Les murs de la cage d’escaliers et des paliers étaient décorés sur toute leur  hauteur, de panneaux peints aux contours  en trompe-l’oeil, représentant des structures de faux marbre, a dominante verte, admirablement imité et soigneusement vernis. J’étais emerveillé… De hautes fenêtres créaient une ouverture dans le mur à mi-parcours de chaque étage.

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illustration à titre de comparaison

Le silence qui  régnait et le frottement feutré  de nos chaussures  sur les tapis nous incitaient à parler à voix basse, alors que nous arrivions au 4ème étage, devant une double porte, à gauche qui occupait toute la largeur du palier.  En bois acajou verni, decorée de panneaux et de deux  grosses poignées bouton en laiton, c’était là notre appartement…
Le lourd battant droit s’ouvrit sur une entrée rectangulaire revêtue d’un parquet brillant et sombre. Les toilettes, la cuisine, une chambre se succèdaient sur la gauche; en face de l’entrée,  une porte donnait sur une « petite chambre » ( ce nom lui restera longtemps…). A droite deux pièces contigues occupaient toute la longueur de l’entrée, chacune d’elles  était fermée par une double porte vitrée  à  carreaux de verre martelé.
Notre premier étonnement fut suscité par cette petite lanterne, finement ouvragée, située au-dessus de la porte des toilettes,qui restait allumée  tant que celles-ci étaient occupées, nous jouâmes  avec le gros interrupteur à cloche chromée, à allumer et éteindre ainsi  cette petite ampoule-témoin.

illustration à titre de comparaison

C’est la cuisine qui fut une vraie surprise! Imaginez une entrée un peu étroite, de la largeur d’une porte, qui menait tout de suite vers un espace plus large mais assez restreint, meublé d’une table ronde, pliante. Une double fenêtre donnait sur une cour dans l’obscurité de la nuit. Puis,  sur la longueur du mur de droite s’alignaient un gros évier carré en pierre de couleur beige, peu profond et une cuisinière noire en fonte, une locomotive rutilante,  un monument! Deux magnifiques robinets en laiton  sortaient sur le devant à chaque extrémité et  au bas, un énorme tiroir metallique monté sur roulettes,  conservait le charbon de réserve…Ce fut pour nous une belle découverte! Au-dessus trônait une imposante hotte de cheminée et le  sol était recouvert de carrelage rouge et crème aux carreaux  disposés en damiers.
La chambre qui venait ensuite,  était habillée d’un épais papier peint moiré de couleur grenat. La fenêtre à deux battants était masquée par de lourdes tentures de couleur bordeaux, la pièce était  sombre et mal éclairée. Deux lits jumeaux  hauts sur pieds   se côtoyaient perpendiculairement au mur. Les têtes et pieds des lits  étaient   en bois,    de couleur bleu-ciel, encadrés de montants crénelés de style Louis XVI. Ce qui m’impressionna surtout ce fut, face à l’un des  lits, cette bibliothèque de bois foncé, massive, très haute qui nous dominait, atteignant presque la hauteur du plafond. La partie supérieure était fermée par deux portes vitrées, la partie basse  du meuble , saillante,  présentait deux portes pleines.
Une cheminée en marbre noir, aux ebrasements blancs, soutenait un miroir rectangulaire à l’encadrement ornementé de petites  perles dorées.

La « petite chambre » était dans le noir,  vide, seule une petite fenêtre carrée, au ras du plafond et protégée de barreaux verticaux , diffusait la faible lumière provenant de l’extèrieur.
Les deux pièces aux portes vitrées n’avaient pas encore attiré notre curiosité. La première dans laquelle nous entrâmes, bien que sans ampoule electrique, présentait  sur le plafond, des parallélogrammes  de lumière provenant de l’extèrieur, de la rue de la Fontaine-du-But, véritables empreintes de la large baie vitrée qui ouvrait sur la rue : deux panneaux  vitrés  fixes qui encadraient  deux fenêtres.
Au milieu du mur de gauche,  une élegante  cheminée de marbre blanc supportait un large miroir, bien haut, bordé d’un lourd cadre de bois doré. Tous les soubassements des murs étaient ornés de panneaux recangulaires, encadrés de baguettes moulées. Au centre du plafond, là où il devait y avoir un lustre, une rosace fleurie s’étalait dans les quatres directions.
A droite une double porte qui devait donner accès à la seconde pièce en enfilade était fermée à clè… L’accès par la double porte vitrée restait impossible, elle aussi était fermée… Je sus plus tard que nous n’avions pas eu alors accès à cette pièce, car l’ancien locataire avec lequel nous avions fait l’échange d’appartement avait transformé celle-ci en garde-meubles, il y restait une table , des chaises , un buffet et… un piano. Leur propriétaire ne revint jamais récuperer ses meubles pour les envoyer à Alger. Nous lui achetâmes le piano et nous nous debarrassâmes du reste.
Du reste… dont cette superbe bibliothèque aussi, deux ans  plus tard, car   nous n’en connaissions pas la valeur! C’était un mobilier de style Régence en placage d’ébène présentant au  sommet une corniche en anse de panier très élegante. Le haut des portes vitrées de verre biseauté, épousait parfaitement cette courbure délicate. Un tiroir qui séparait les deux élements haut et bas  devenait, en libérant l’abattant, une écritoire recouverte de moleskine verte aux  coins décorés de motifs dorés. Elle fut emportée très rapidement… par deux déménageurs.

La pièce qui fut libérée quelques mois plus tard, nous fut bien utile.  La tapisserie était horrible et  nous dûmes patienter avant de pouvoir en changer. Imaginez un papier aux rayures bleu-marine et jaunes sur un fond tristement marron. Nous découvrîmes un appareil de chauffage bizarre siègeant devant la cheminée en marbre marron : une salamandre! Pour moi ce terme évoquait un animal  une sorte d’écrevisse, de lézard ou je ne sais pas quoi…et bien je découvris avec interêt les admirables petites fenêtres en mica ( fragiles…oui) illuminées par les flammes , le tiroir qui recueillait les cendres, l’art d’ouvrir la porte pour ajouter du charbon sans se brûler… Cet appareil n’en imposait pas vraiment par sa taille , mais quel bonheur c’était lorsque les premières bûchettes de bois enflammées, les morceaux d’anthracite rougissaient alors,  donnant rapidement les mêmes  couleurs à nos joues.

Grâce à « l’Indicateur Bertrand », Papa qui voulait s’établir en métropole, avait trouvé dans le cadre d’un échange d’appartements ce logement occupé alors par un Ingénieur, désirant s’installer à Alger.  Ils se mirent d’accord assez rapidement, étant entendu que du fait que l’immeuble était considéré comme un « immeuble bourgeois » , il n’était pas toléré d’y installer des couples ayant plus de deux enfants…Nous étions quatre enfants. Bon,  alors Papa mentit…
Aussi les premiers mois, nous dûmes faire attention à ne pas nous retrouver à six , dans l’escalier face à l’un des voisins…Nous apprîmes à ne pas courir, à ne pas sauter, et  à être très aimables  avec nos voisins et ( genéreux…) avec notre chère concierge.
Ce parquet fut aussi une surprise pour nous mais pas seulement…En effet à Alger nous ne connaissions que le carrelage dans tout l’appartement, un « bon coup de serpillère » et tout redevenait propre, frais. Ici nous apprendrons à circuler sur des  patins sur un parquet glissant qu’il nous faudra régulièrement frotter à la paille de fer puis cirer et faire briller…

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notre immeuble algérois…


Bien évidemment, cet immeuble de type haussmannien, autant dans son aspect extèrieur que dans son apparence intérieure, n’avait rien de commun avec celui dans lequel nous vivions à Bab el Oued. Là-bas, pas de porte d’entrée d’immeuble tout simplement…des boites aux lettres accrochées au mur du hall d’entrée, alors qu’ici, la concierge nous glissait les plis du courrier sous notre porte…Là-bas les marches des premiers étages restaient dans l’obscurité, pas de tapis bien sûr, pas d’odeur de parquet ciré  mais une vague odeur tenace de moisi et de grésyl. Les portes des logements de  certains étages restaient ouvertes toute la journée sauf quand une dispute éclatait dans un appartement ou lorsqu’un évènement survenait…Pas de faux marbre, pas de baguettes en laiton, pas de paillasson devant chaque porte.
Pas de cuisinière au charbon, mais les réchauds à gaz, les vieux  réchauds à pétrole Primus ou bien les eternels kanouns en terre cuite fonctionnant  au charbon de bois…

Pas de papier peint aux murs ni de soubassements artistiquement décorés de baguettes moulées, mais les  murs étaient peints au Ripolin ou à la chaux tous les deux ans avant le nettoyage de Printemps.

Ainsi, cet appartement vide,   découvert un soir d’hiver à la  faible lumière de quelques lampes electriques, dans un environnement qui ne nous était guère familier et où nous n’avions encore aucun repère, marquait un brusque changement avec la vie que nous connaissions de l’autre côté de la Meditérrannée. Que garderions -nous , ici,  de cette enfance algéroise délaissée par obligation,  là-bas? A quoi, à qui, fallait-il renoncer? Quels efforts devions-nous accomplir? En avions-nous les moyens?  Quelle serait cette seconde enfance qui nous était promise? En avions-nous seulement conscience?  Ce questionnement je peux le formuler aujourd’hui, mais cet inconnu qui nous attendait n’était certainement pas sans nous laisser un serrement de coeur…Et puis…

Et puis, il y avait ce père  que nous allions découvrir.  Il avait effectué son service militaire jusqu’en 1945, durant six années  entrecoupées de courtes périodes de démobilisation. Fin 1944, maman confia mon frère aîné et moi, aux soins de sa mère  afin  que celle-ci ne devint pas folle de chagrin après la perte de  son fils, mort pour la France en septembre , et celle  de son mari, décédé un mois plus tôt que son fils. Ce qui devait être un séjour de quelques  mois, s’acheva la veille de notre départ en France, cinq années plus tard. Durant la période de cette enfance « partagée » entre le 2ème étage, où vivaient nos parents, et  le 4ème étage,  celui de notre grand-mère, les occasions de vivre avec notre père furent trop rares. De plus, inhibé par une timidité tenace, il parlait peu et nous intimidait beaucoup…  

J’allais vivre plus de trente ans dans ce logement, et je fus l’un des derniers partis.
C’est là que se construisit  notre seconde enfance,  puis notre adolescence et notre vie d’adulte.
Les premières peines, les premières larmes et les premières joies, certes mais surtout le bonheur! Oui, sans vouloir trop  idéaliser cette période de notre vie, c’est ici dans ce logement, que malgré les aléas de la vie, nous l’avons savouré  ce bonheur, jusqu’au dernier atome! Nous n’en avons rien laissé aux suivants! Qu’ils le trouvent eux-mêmes et  je le leur souhaite!

 « Ah, si les murs pouvaient parler! » dit-on? Et bien j’essaierai de parler pour eux…bientôt!

Je dédie ce texte à mes parents chéris qui nous ont quittés, à mes  soeurs et frères: Claude, Nicole, Annie, Marc et Cyril.

 

 

 

 

 

 

Un commentaire

  1. Zemmour Catherine

    Un très joli texte décrivant ce fameux quartier qui a aussi bercé mon enfance, nous avons tous la nostalgie de nos jeunes années, merci pour ce joli voyage dans le passé et sur la butte montmartre. Je vous embrasse Marianne et toi.

    Aimé par 1 personne

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